Samedi 19 janvier 2008 6 19 /01 /Jan /2008 16:31

    Je suis allé mercredi 16 janvier voir le spectacle intitulé "Montaigne" présenté par la Comédie de Béthune.  J'y allais en confiance, comme il convient d'aller au théâtre, mais non sans quelque réserve.  J'ai trop vu d'absurdes et arbitraires adaptations théâtrales de textes non-théâtraux !  Ces réserves ont été très vite dissipées.  Mieux : j'ai été complètement convaincu par le travail de Thierry Roisin (avec la collaboration d'Olivia Burton).  Je lis et travaille Montaigne depuis près de vingt ans, je peux dire que je l'ai rencontré, en corps et en voix, à Béthune.

    Un ingénieux dispositif scénique (je n'en dis pas plus, il faut laisser au spectateur le plaisir de la découverte) permet à l'acteur qui interprète Montaigne de marcher sans cesse en avant, sans tourner en rond sur la scène.  "Qui ne voit que j'ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j'irai autant qu'il y aura d'encre et de papier au monde ?" (Essais, III, 9, PUF p. 945).  S'il est une expérience de Montaigne que le travail de Thierry Roisin met admirablement en valeur, c'est bien cette marche, cette quête inlassable.  D'innombrables et mouvants accessoires (bravo aux habiles "manipulateurs" !) viennent figurer cette variété du monde dont Montaigne, plus que quiconque à la Renaissance, a su interroger l'énigme proprement philosophique.  Certains de ces accessoires sont peut-être un peu trop didactiques pour moi (les pancartes "Montaigne" et "La Boétie" par exemple), mais le parti-pris est cohérent.  La drôlerie n'en est pas absente, on est dans la note juste.  Je me demande quand même ce que donnerait ce spectacle sans accessoires, avec simplement Montaigne marchant et parlant, et la musique dont je parlerai dans un instant.   Et si Thierry Roisin décidait une fois, un soir, de donner soirée libre aux manipulateurs pour essayer une représentation puriste ?  Dans ce cas, me prévenir....

    Le texte ?  Les Essais sont un massif immense, une Bible, une épopée.  Il fallait choisir, couper, monter, parfois modifier.  Travail gigantesque, travail réussi.  Les "grands thèmes" sont là, les facettes de ce "génie tout libre" qu'était Montaigne d'après Pascal brillent tour à tour.  Une seule d'entre elles est un peu éclipsée, la facette strictement religieuse de Montaigne, telle qu'elle s'exprime dans l'admirable "Des prières" (I, 56), dans "C'est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance" (I, 27) ou dans plus d'une page de l' "Apologie de Raimond Sebond" (II, 12).  Mais rassurons-nous : le "Montaigne" de Thierry Roisin n'est pas un Montaigne "à thèse", encore moins un Montaigne "de thèse", c'est un Montaigne en liberté de ses interrogations, de ses convictions, de ses amours et de ses amitiés.

    Quelques modifications de texte s'imposaient.  Pour prendre un exemple minuscule, quand Montaigne écrit que nombreux sont ceux qui ne savent "que c'est que croire" (II, 12, p. 442), Thierry Roisin fait dire "ce que c'est que croire".  Il a raison, évidemment.  Mais la langue de Montaigne est là, drue, charnue, difficile et pourtant si claire, portée par la diction impeccable de Yannick Choirat.  J'ai lu plusieurs fois les Essais in extenso, je crois les connaître un peu, et pourtant il y a des phrases que j'ai littéralement découvertes ce soir-là   -   et parmi les passages les plus fameux.  Montaigne est un "oral", un homme de parole (à tous les sens de cette expression, d'ailleurs).  Les Essais gagnent un poids considérable à cette verbalisation.  A cet égard, c'est une idée excellente d'avoir intégré de la musique, et de la musique d'aujourd'hui, dans le spectacle.  François Marillier a composé une musique inventive et précise, parfois descriptive, parfois non, toujours prise dans le "rythme" du spectacle, et confiée à un ensemble homogène de six instruments à vent très bien joués par deux instrumentistes (Agnès Raina et Yann Deneque).  Je ne saurai pas bien dire pourquoi, mais cette musique qui scande et ponctue le discours de Montaigne lui donne comme une résonance, un écho, un prolongement.  Comme si cette musique révélait quelque chose de la polyphonie (au sens de Bakhtine) qui travaille en profondeur la prose poétique de Montaigne.  Cette musique est nécessaire.

    Un pareil spectacle repose, non exclusivement certes, mais directement, sur les épaules de l'unique comédien qui interprète "Montaigne" (la pièce), qui interprète Montaigne (le philosophe, l'homme).  En choisissant Yannick Choirat, Thierry Roisin a choisi un acteur dont la jeunesse, la présence et la beauté donnent corps et vie à Michel de Montaigne.  Merci de nous avoir épargné le poncif du "vieux sage sceptique" !  Choirat est épatant.  Il donne au texte de Montaigne une chair, un corps, un regard, et une voix, une respiration, un rythme.  Il lui donne aussi une gestuelle, qui est un autre rythme.  Un moment absolument merveilleux est celui où Yannick Choirat met en gestes la longue liste des expressions que peuvent prendre les mains : "Quoi des mains ? nous requérons, nous promettons, appelons, congédions...."  (II, 12, p. 454).  Ludique (effet d'accumulation) et sérieux (si les mains parlent si distinctement, qu'est-ce que le langage ?), comme toutes les listes chez Montaigne, ce long catalogue est merveilleusement interprété par un acteur complètement maître de l'espace intérieur de son corps.  Ce pourrait être un exercice, redoutable, pour un cours de théâtre.  C'est ici une évidence théâtrale non moins qu'une évidence philosophique.  S'il y a une page dans tout Montaigne qui appelle la mise en théâtre, c'est celle là.  Je regrette presque que ce moment magique ne vienne pas plus tôt dans la représentation : toute la gestuelle de Yannick Choirat en serait comme rehaussée.

    Reste une question.  A aucun moment, dans tout ce spectacle, n'est évoquée l'idée que Montaigne a écrit, et, notamment, a écrit les Essais.  On  répondra que ce spectacle étant une "interprétation théâtrale" des Essais il ne pouvait, sans bizarrerie logique, parler des Essais.  Mauvais argument ; les Essais parlent abondamment des Essais en train de s'écrire.  Ce silence du spectacle sur le fait d'écriture qu'est le livre même dont il est issu a une conséquence paradoxale et fâcheuse, qui est que les autres livres qui peuplent la vie et le livre de Michel de Montaigne sont également absents.  Etrange Montaigne que ce Montaigne sans Plutarque, sans Virgile, sans Cicéron, sans Sénèque, sans Platon, sans César, sans Lucrèce, sans ce commerce des livres qui est, de son propre aveu, le troisième commerce de l'auteur des Essais (III, 3, "De trois commerces"). 
    J'ignore pourquoi Thierry Roisin a fait ce choix.  Pourtant l'idée apparait, là où on ne l'attend pas, sous une forme iconique particulièrement cryptée.  Le programme est en effet illustré par une abeille.  Une abeille, dont nulle mention n'est faite (sauf inattention de ma part) dans le spectacle.  "Les abeilles", écrit Montaigne, " pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n'est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d'autrui" (I, 26, p. 152).  Montaigne est cette abeille qui "pillote" c'est-à-dire qui pille ("pilloter" vient de "piller"), qui butine et qui s'approprie.  A sa façon, Roisin lui aussi pillote Montaigne. 

    Allez pilloter à votre tour.  Vous l'avez compris, il faut aller voir ce spectacle.  C'est à Béthune, au "Palace" (juste à côté du Théâtre Municipal, à deux pas de la place du Beffroi), les mardis et jeudis à 19h30 et les mercredis, vendredis et samedis à 20h30, tél. 03 21 63 29 19.

    Ce spectacle se donnera aussi à la "Rose des Vents", à Villeneuve d'Ascq, les mardi 20 mai, mercredi 21 mai, vendredi 23 mai à 20h et les jeudi 22 ami et samedi 24 mai à 19h. 

    Je vous en reparlerai d'ici là.

    Bernard Sève

   
Par Bernard Sève - Publié dans : Dernière minute
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